Golfe d’Aden

Février à Mars 2024
Sultanat d’Oman – Yémen

Golfe d’Aden – Traversée d’un golfe pas clair

Le sultanat d’Oman, premier pays moyen oriental de notre circumnavigation, nous a dépaysé et éloigné quelques jours des préoccupations de la navigation et de ses dangers. Pourtant, il est temps de replonger. Les pirates ne sont pas une légende. Nous pouvons les rencontrer à tout moment sur le prochain tronçon de notre route via la Mer Rouge. Impossible de reculer et de renoncer maintenant. Courage, ne fuyons plus !

Diverses rumeurs concernant la sécurité à Djibouti courent. Nous prenons renseignements auprès de l’ambassade de France et sollicitons nos amis y ayant fait escale l’an passé. Rien de particulier ou d’anormal, a priori. Djibouti sera effectivement notre prochaine escale à 710 milles de là. Nous ferons de nouveau route de conserve avec Marita Shan. Efrat, de nationalité israélienne, n’a pas été autorisée à sortir de l’enceinte portuaire de Port Raysut. Elle aimerait quitter Oman rapidement. Nous demandons à Mohammed, l’agent officiel, de se charger des formalités de sortie. Il assure les déplacements aux divers bureaux administratifs. Rien à payer. Sur présentation d’un formulaire d’assurance, la taxe de séjour est gratuite. Nous convenons de fréquences d’appel et de dégagement. Remco, très convenablement équipé en radio, restera en veille BLU permanente. La VHF ne sera utilisée qu’en cas d’urgence. Nous naviguerons à une distance d’un à deux milles l’un de l’autre, à une vingtaine de la côte yéménite et à plus d’une centaine de la côte somalienne. Les attaques de pirates sont généralement brèves, de l’ordre de 15 à 30 minutes. Une première tactique est de cacher au mieux les objets de valeur. La tâche est ardue sur notre bateau insubmersible qui ne possède qu’un nombre de rangements excessivement limité. Je réussis à faire disparaître appareil photo et caméscope numériques. Nous utiliserons le plus vétuste de nos ordinateurs. Ceux qui disposent de place à bord et auront conservé des appareils hors d’âge pourront ressortir radio obsolète, cellulaire en panne, paire de jumelles fatiguée. Nous préparons un porte-monnaie sacrificiel avec des dollars en petite coupure et une carte de crédit à date de validité expirée. Comme nous n’avons pas encore assimilé les chiffres indiens utilisés par les arabes, il est logique de supposer que le pirate ne connaisse pas mieux les nôtres.

Fin d’après midi, nous saluons les copains qui partiront dans quelques jours. Nous les retrouverons pour la plupart en Erythrée. Nous quittons, sans trop réfléchir, cet havre, encore synonyme de sécurité. Nous amorçons la traversée au moteur. Le vent faible est préjudiciable. De fortes conditions et une mer agitée tiennent les pirates à l’écart. Plus léger d’une vingtaine de tonnes que notre acolyte, nous caracolons à un mille devant, par mer belle. De nuit, tous feux éteints, Remco nous détecte aisément au radar grâce à notre puissant réflecteur. De notre côté, le repérage de Marita Shan, grand ketch en bois de 18 mètres, n’est pas évident. Ces immenses baies vitrées diffusent normalement une lumière conséquente mais nos amis sont parvenus à l’occulter correctement pour l’occasion. Notre radar ne permet de distinguer ni la coque ni les mats en bois exactement placés dans notre arrière. Nous devrions nous placer en quinconce ou naviguer de front. J’imagine les difficultés des navigations en convoi !

La première journée se déroule sans changement ou distraction notoire : quelques cargos, plusieurs dauphins. Rien de plus normal que le train-train habituel. En début de deuxième nuit, Remco détecte des allers et venues suspects autour de nos bateaux. Nous décidons de conserver un contact radio permanent pour la nuit.

 Golfe d’Aden – Pirates ou pas ?

Le port de Raysut est encombré. Nous sommes maintenant 15 voiliers à l’ancrage. Après rumeurs négatives puis informations rassurantes reçues sur Djibouti, ce sera effectivement notre prochaine escale à 710 milles de là. Notre amie israëlienne, Eyphra, interdite de sortie de la zone portuaire aimerait quitter Oman au plus vite. Nous ferons donc de nouveau route de conserve avec Marita Shan. Nous convenons de fréquences d’appel et de dégagement. Remco, bien équipé en radio, restera en stand by BLU permanent. La VHF ne sera utilisée qu’en cas d’urgence. Nous naviguerons à une distance de 1 à 2 milles l’un de l’autre, à une vingtaine de la côte du Yemen et à plus d’une centaine de la côte somalienne à éviter à tout prix.

Fin d’après midi, peu de vent, nous commençons cette traversée au moteur. Plus léger d’une vingtaine de tonnes que notre acolyte, nous caracolons à un mille devant, par mer belle. De nuit, tous feux éteints, Remco nous repère facilement au radar grâce à notre réflecteur puissant alors que nous ne distinguons qu’à peine, voire pas sa seule coque en bois. La première journée se passe sans changement notoire ; quelques cargos, quelques dauphins, rien de plus que le train train habituel. En début de nuit, Remco nous signale des allers et venues suspectes et nous conservons un contact radio permanent.

Le jour se lève. De quart, je scrute l’horizon à la recherche de Marita Shan. J’ai beau me concentrer, effectuer plusieurs 360°, je ne vois strictement rien. Par ce temps clair et cette mer d’huile, tout navire devrait pourtant être repérable dans un rayon de 5 milles, soit plus du double de ce que nous avions convenu. Puisque nous ne les distinguions pas sur notre radar, nos amis devaient, tout logiquement, régler leur vitesse sur la nôtre. Efrat, occupée à visionner DVD ou à monter de la vidéo sur leur ordinateur dernier cri acheté en Asie, n’aura pas fait attention à l’écart grandissant entre nos bateaux. Je souris à l’idée qu’elle n’ait pas voulu réveiller son petit mari pour lui avouer la bêtise mais au fond de moi, une pointe d’énervement commence à poindre. Bon sang, il n’est pourtant pas bien sorcier de mettre un peu de gaz. Je n’imagine même pas le scénario simple qu’elle ait pu s’endormir un peu plus que raisonnable ! Je l’appelle à la BLU. Aucune réponse. Dormirait-elle encore ? Je ne panique pas. Remco, une force de la nature, agent de sécurité dans un parc national en Israël est rompu à gérer des situations critiques. En cas de problème, il nous aurait contactés à la BLU d’abord, sur le 16 en VHF ensuite. Deux heures plus tard, Francis repère enfin Marita Shan, de visu, à moins de quatre milles. Patience, tout rentrera dans l’ordre sous peu. Pourtant, la distance entre nos deux bateaux diminue rapidement comme une peau de chagrin. Il est impensable que leur bateau se déplace si vite. Horreur, c’est une embarcation inconnue qui approche à toute allure et nous rattrape en un tour de main. Malheur, deux autres du même acabit arrivent également sur le côté. Les trois passent maintenant à une encablure d’Alfra. Nous avons le temps de les examiner de près. Dans chacune des barques équipées de deux moteurs Yamaha de 40 chevaux, quatre hommes. Elles s’éloignent et se rejoignent cinq cent mètres plus loin. Pourquoi sont-elles trois ? Qui sont ces hommes ? Que font-ils ? De quoi parlent-ils ? Que manigancent-ils ? Inutile de finasser, il est temps de passer à l’action. Francis fait demi-tour immédiatement tandis que j’appelle Remco d’urgence. Six milles nous séparent.

 Nous naviguons à nouveau de conserve, bord à bord, à une distance interdisant même l’insertion d’une barque entre les deux voiliers. Elles se trouvent à bonne distance maintenant mais nous gardons un oeil vigilant sur elles. Peu de temps plus tard, cinq nouvelles barques approchent et tournent autour de nous. Les hommes réclament cigarettes ou nourriture. Devant notre refus, ils repartent. Pendant les heures qui suivent, nous recevons, de la même façon, de nombreuses visites et des demandes identiques. L’attitude à adopter dans ces circonstances reste problématique. Accepter une demande une fois, c’est l’accepter vingt fois et s’exposer à une situation qui peut dégénérer en cas d’incident ou d’altercation. Se maintenir hors de vue de la côte yéménite, à environ 30 à 40 milles, limite les rencontres inopportunes avec les pêcheurs et semble plus judicieux. Le comble est de préférer naviguer au milieu de la route des cargos mais dans ce cas précis, cette option paraît toute indiquée. De plus, en cas d’attaque, un cargo peut prêter main forte ou relayer un appel auprès de la force de coalition qui dépêchera un hélicoptère sur zone.

 Golfe d’Aden – Le coup de la panne

Un nouveau problème se pose. Nous achevons notre deuxième journée au moteur et ne pouvons poursuivre ainsi. Nous devons conserver une réserve de carburant en cas de rencontre de cargos, de vrais pirates et pour l’atterrissage. Trois solutions : continuer à la voile, se faire prêter du gasoil par Marita Shan ou  » refueller  » à Al Mukalla en terre yéménite. Les deux dernières solutions sont écartées. Marita Shan n’a pas de surplus et le Yémen ne reconnaissant pas l’Etat d’Israël, l’arrêt reste problématique pour Efrat. Dommage, l’escale est, paraît-il, superbe. Il ne reste plus qu’à mettre les voiles. Nous lançons le spi. Idéal pour passer inaperçu ! Francis fait le plein du réservoir pratiquement à sec avec les jerrycans. Au rendez-vous radio quotidien, je discute avec un couple français qui s’apprête à quitter Salalah. La communication s’interrompt soudain. Je ne reçois plus. Des tests ultérieurs auprès de Remco prouvent que je n’émets plus non plus. Nous voici dans de beaux draps, en approche de la zone à risque du golfe d’Aden, sans moyen de communication. Nous poursuivons sous spi avec de belles pointes à six nœuds fond. Le rêve …

Ou presque. Nous subissons, comme trop souvent ces temps-ci, un courant contraire constant de plus d’un nœud. Enfin au calme, je profite de l’absence de l’assourdissant bruit moteur pour parcourir la documentation Mer Rouge, recueil de pages Internet, de notes de plaisanciers ou d’organismes officiels. Je relis les compte-rendus d’attaque avec une attention soudainement plus vive et une tension perceptible. 50 % des attaques répertoriées ces cinq dernières années dans le Golfe d’Aden, soit huit au total, se sont effectuées, de jour, entre les longitudes 48°10′ et 48°50′ E. Nous sommes à 45 milles de la zone fatale. Il serait pertinent de la traverser de nuit. Une nouvelle lune aurait été grandement appréciée. Ce n’est pas le cas. Les pirates ne sont pas équipés de radar et sont plus enclins à leurs méfaits de jour. Nous affalons notre voile d’apparat et repartons au moteur qui n’aurait pas tardé à  » ronronner  » à nouveau, le vent faiblissant déjà. Au matin suivant, nous nous dégageons du tronçon critique, réussissons à progresser péniblement deux heures sous voiles dans la journée et décidons en soirée de faire cap sur Aden. Nous atterrissons le lendemain par un magnifique coucher du soleil sur les belles falaises découpées de cette ville. Une superbe récompense après quatre jours de mer atypiques et six cents milles au moteur. Je suis loin de me douter que le Yémen m’offrira l’une des mes plus riches journées de voyage.

 

 Yémen – Une fransi à Aden

Les formalités sont rapidement expédiées. Elles consistent en un premier passage au service de l’immigration suivi d’un second au bureau du port. Rien de plus simple. Les deux offices sont situés le long du quai du Prince de Galles dans l’enceinte de débarquement autorisé. Contre remise de nos passeports, nous est délivré un shore-pass gratuit et valide sept jours. La procédure est identique à celle d’Oman, nous devons être de retour à bord tous les soirs. Nous n’avons pas prévu d’escale touristique au Yémen puisque sans cette providentielle pénurie de gasoil, nous ne nous y serions pas même arrêtés. Nos préoccupations seront d’ordre logistique. Nous nous mettons en quête des possibilités de se procurer 250 litres de gasoil le plus aisément possible. D’ordinaire, nous n’utilisons le moteur qu’avec parcimonie, complétons systématiquement nos réserves, même à peine entamées à chaque fois qu’il est possible et faisons ces appoints uniquement par jerrycan après filtration. La règle est incontournable. Mais cette fois-ci, nous sommes littéralement à sec de carburant. Au quai, seuls les locaux sont autorisés à s’approvisionner. La station service n’est pas éloignée mais nous sommes suffisamment exténués pour refuser toute idée de portage de jerrycan. Reste la ABC, l’Aden Bunkering Compagny, la société qui approvisionne les cargos et sa lourde procédure administrative. Un savant calcul devant le préposé aux achats et nous sommes en mesure de lui commander notre quantité de gasoil en gallon impérial, souvenir de la présence britannique jusqu’en 1967, date à laquelle le Yémen du Sud a obtenu son autonomie. Tandis que Francis règle la facture en dollars américains, je jette un coup d’œil au bureau attenant et lâche un timide  » salâm ‘alaïkoum « . Les deux femmes présentes m’invitent à entrer. Nous commençons à discuter en anglais et je suis conviée à partager le thé et les petits gâteaux.

Comme j’apprécie ces situations. Elles représentent, pour moi, l’essence du voyage. Imaginer, découvrir, rencontrer, s’adapter, écouter, interroger, échanger, apprendre, comprendre. Nidhal est ingénieur en pétrochimie. Le gouvernement a subventionné ses six années d’études en URSS. Elle parle couramment le russe et, comme je l’ai déjà remarqué, un très bon anglais. Au Yémen, contrairement à d’autres états islamistes, les femmes ont le droit de travailler, d’aller à l’école, de sortir dans la rue seules ou accompagnées de qui bon leur semble. Si elles ne le font pas toutes, ce n’est pas sous la contrainte légale mais sous la contrainte sociale. Le Yémen, seule république de la péninsule Arabique, présente une ouverture politique étonnante. Elle a accordé le droit de vote aux femmes en 1967 et la constitution actuelle de 1991 reconnaît la femme comme étant l’égale de l’homme devant la loi. La mise en application de ces lois dans la vie quotidienne est cependant difficile et ralentie par un durcissement de l’islam, sous l’influence de l’Arabie Saoudite. Les femmes sont toujours considérées comme la moitié d’un homme devant un tribunal ou pour une succession et peuvent être répudiées en deux mots. Par contre, elles ont le droit de demander le divorce. Lorsque le mariage est rompu, la femme garde les enfants et peut aussi recevoir des réparations matérielles.

Francis, épuisé par une otite, suivie d’une bronchite qui ne guérit pas, accumule un retard de sommeil et rentre à bord se reposer. J’ai quartier libre pour l’après-midi. Fraîchement arrivée dans un lieu, je cherche souvent un endroit en altitude pour profiter d’une vue panoramique, prendre quelques repères et m’imprégner du lieu. J’ai remarqué, à l’entrée de la ville, une mosquée en ruine, portant les stigmates des trente ans de guerres fratricides. L’actuelle république du Yémen, état grand comme la France, n’est née qu’en mai 1990 par réunion de la République arabe du Yémen, au Nord, de capitale Sanaa et de la République populaire du Yémen, au Sud, de capitale Aden. J’en prends la direction. Comment m’approcher de ce triste lieu complètement dévasté ? Un homme suit mon regard et se propose de me servir de guide. Nous pénétrons dans un quartier où a priori, il me serait impossible de m’aventurer seule. L’homme me laisse au pied du long escalier d’accès délabré. De là-haut, je jouis de la vue escomptée sur l’entrée du port, le mouillage où j’aperçois Alfra et une partie de la ville. C’est parfait, je ne tiens néanmoins pas à m’éterniser. Je rejoins mon guide et nous quittons ce sinistre quartier.

Il est 14 h. De retour dans le centre ville, je retrouve le flot de la circulation. Les enfants et adolescents sortent de l’école. Les femmes, peu nombreuses, portent l’abaya. La majorité des hommes sont habillés d’un pantalon et d’une chemise. Certains plus traditionnels, portent une zanna blanche, cette longue chemise de coton sans col, un carré de tissu drapé en sari autour des hanches, une petite calotte ou un traditionnel foulard palestinien, à carreaux rouges et blancs en guise de turban. Les échoppes se côtoient par dizaines. Les bâtiments présentent un état de délabrement avancé. Contrairement à ses voisins, le Yémen ne possède pas de ressources pétrolières importantes et, de ce fait, demeure le plus pauvre des pays de la ligue arabe et un des pays les moins développés au monde.

J’aperçois un dépôt de pain et suis curieuse de voir les différentes sortes confectionnées. Derrière le comptoir, des hommes, accroupis, déjeunent. Ils m’invitent à partager leur repas. Me voici, assise en tailleur au milieu d’eux, dégustant à l’aide de ma main droite une fine crêpe, un morceau de poisson, goûtant telle sauce rose ou telle autre verte. L’hospitalité est telle qu’ils me commandent une boisson gazeuse. Je l’accepte et la partage avec le plus jeune des apprentis. Je reviendrai demain acheter du pain. Quelques boutiques plus tard, un vieil homme déguste un dessert qui me rappelle le quesillo, la délicieuse crème caramel du Venezuela. Il doit remarquer mes yeux gourmands débordant d’envie et fait signe au garçon de m’en servir un à l’identique. Je n’ai pas le temps de le remercier qu’il a déjà quitté l’établissement. Je goûte en réalité une glace au sucre. Les serveurs décrochent un calendrier du mur et me commentent fièrement les photos de leur capitale. Sanaa est bâtie à plus de 2000 m d’altitude. Cernée par des murailles protectrices, la vieille ville de Sanaa s’est vite avérée trop étroite. Les habitants ont progressivement ajouté des étages, jusqu’à 6 à 7, à leur demeure. Chaque niveau est dédié a une fonction : réserves de grain et de marchandises, cuisine, appartements des femmes, appartements des hommes, salon des hommes, terrasse. Les murs des premiers étages sont en pierre, des derniers en brique. Les façades sont percées de nombreuses fenêtres ornementées de frises de couleur blanche en stuc ravivées tous les ans. L’harmonie de la ville est saisissante de beauté et de magie.

Deux officiers en uniforme me prient de les photographier. Un agent de la circulation apprend que je suis française, fransi. Il quitte sa faction au carrefour et m’offre un verre. Le Yémen et la France entretiennent des relations politiques exemplaires et ça se remarque ! A la rentrée scolaire prochaine, la langue française sera enseignée en seconde langue au lycée.

 Yémen – L’opium du peuple

Shehab, habillé à l’occidental, m’adresse la parole dans un français parfait. Il a reçu, il y a une quinzaine d’années, une bourse du gouvernement français et a étudié deux années à Caen. Il anime depuis son retour au pays, une émission de radio en langue française. Il me dit avoir une forte reconnaissance pour la France. Sa vie, ici, est rêvée. Il travaille sur un projet de journal en langue française subventionné par son gouvernement. Il me conseille de faire un tour à Crater où se tient un marché quotidien. Grossière erreur, je n’ai pas un rial en poche.  » Pas de problème, accompagne-moi jusqu’à l’arrêt du bus, nous le prendrons ensemble  » me rétorque-t-il. Les discussions vont bon train et bientôt la conversation s’engage sur un sujet de société. Q-A-T, ne représentait pour moi que ce mot de trois lettres idéal à placer lors d’une partie de Scrabble, je n’imaginais pas que cette plante, produisant des stimulants alcaloïdes, était au cœur de la vie yéménite. Mastiquer du qat est un acte purement social, pratiqué aussi bien par les hommes que par les femmes bien que séparément. Une des préoccupations du yéménite, quelle que soit sa position sociale, est de s’en procurer chaque fin de matinée pour sa consommation journalière. Ce rituel étrange commence en début d’après-midi juste après le déjeuner, le principal repas du jour, et se prolonge plusieurs heures d’affilée. La majorité chique à son domicile mais les commerçants le font dans leurs boutiques, les conducteurs au volant, ceux qui travaillent sur leur lieu de labeur. Les Yéménites peuvent dépenser jusqu’à la moitié de leur revenus pour l’achat de cette drogue. Les plus pauvres s’en procurent même au détriment de leur nourriture ou achètent du qatal, feuilles provenant des bas rameaux et donc meilleur marché. Le qat est souvent cultivé en montagne, à plus de 1000 mètres d’altitude, sur des sites arrosés et fertiles. Il est ramassé et acheminé, en moins de deux jours, jusque sur les marchés. On y trouve les feuilles et pousses les plus tendres, du vert laitue au violet, courtes ou longues, en vrac ou liées en botte, empaquetées dans des sachets plastiques ou dans des feuilles de bananier. Les chiqueurs, passionnés par son origine, reconnaissent une large variété de qat. La qualité est jugée par région ou par district, selon le champ où l’arbre se trouve et même la position de la feuille sur l’arbre. Plus le rameau est long, plus le qat est prestigieux. Au centre de l’Arabia Felix, la vallée du Wadi Darr est la plus renommée. Cette région est si productive et lucrative que ses cultivateurs consacrent le minimum de terre à leurs besoins en céréales et dédient le reste à la culture du trésor. Le qat, plus qu’un stimulant ou lubrifiant social, est une façon de vivre au Yémen. Les avantages et des inconvénients de cette pratique sur la santé des individus ou la productivité du travail sont discutables à l’infini. Des écrivains le condamnent et le comparent au diable, d’autres le considèrent comme l’opium du peuple.  » C’est un Iman vert qui commande la république. Il est au centre de toutes les occasions sociales, l’inexplicable qui explique chaque chose, la clé de tout « .

Nous arrivons trop rapidement à Crater. Shehab a un rendez-vous urgent. Sur un bout de papier, il griffonne, en arabe, le nom du quartier vers lequel je dois retourner, le prononce et me le fait répéter. Il me laisse les rials nécessaires au trajet de retour. Shehab a déjà disparu. Je reste seule, littéralement enivrée par ces rencontres insolites. Quel tourbillon de vie, de chaleur humaine, de plaisir ! Qu’il est bon de déambuler à nouveau, libre comme l’air, respirant à fond les odeurs, les bruits et les couleurs du quotidien. Chaque pas est une gorgée d’un revigorant cocktail de sensations, un retour à la vie qui permet d’évacuer quatre pénibles jours de stress. Interminable période à s’interroger sur de potentiels pirates, à scruter l’horizon, à surveiller le radar, à rester sur le qui-vive à chaque instant, à supporter la présence des armes dans le cockpit, à appréhender la réaction du skipper en cas d’attaque. Tout est révolu, l’essentiel du danger est passé. D’autres n’auront pas cette chance. Nous croiserons en Egypte deux voiliers attaqués sur ce trajet peu de temps après notre passage (voir le témoignage de Bill sur Saltaire). Si ni les uns, ni les autres n’ont subi d’atteinte physique, que dire du choc psychologique. L’acte de piraterie ternira de façon irrévocable la plus idyllique des croisières.

Sur la place centrale de Crater règne une animation joyeuse et bon enfant. Je repère rapidement les nombreux vendeurs de qat. Largement entourés, ils distribuent la coca quotidienne. Je reconnais maintenant les chiqueurs à la joue déformée et à la bouche toute verte. Quelques hommes portent à la ceinture la janbiyya, l’arme sacrée des yéménites. Le manche de ce poignard à lame courbe est en bois ou en corne, le fourreau en cuir. Les plus précieux, à manche en corne de rhinocéros et gaine magnifiquement ornée d’argent, sont évalués à plusieurs milliers de dollars pièce.

Des senteurs exquises se dégagent des étals des marchands d’épices, de fleurs et de fruits. J’ai l’eau à la bouche à la vue des grenades, pêches, abricots, raisin et bananes. Je savoure différentes variétés de dattes. Un arôme bien connu me conduit vers une nouvelle échoppe. Le café demeure l’un des principaux produits d’exportation du pays. La ville de Moka, en bordure de mer Rouge, n’est plus qu’un tranquille port de pêche retombé dans l’oubli. L’échoppe voisine appartient à un vendeur de chichas, le narguilé local, cette pipe à eau additionnée de senteurs douces aux fruits rouges. Du vert, du rose, du jaune, toutes ces couleurs flashies attire mon regard. Je rentre et suis carrément happée dans l’arrière boutique où sont confectionnées nombre de friandises. Quatre hommes travaillent dans ce petit espace chaud et odorant. Un homme prépare des samoussas que je goûte. Je ressors, un sachet de pâtes d’amande en poche. Dehors, une femme jeune portant son jeune enfant mendie. Elle est violemment insultée par un homme. Me reviennent en mémoire les paroles de Remco, choqué de voir des femmes frappées en pleine rue. Je ne l’avais d’ailleurs pas cru. Je comprends mieux maintenant. Bien que musulmanes, ces femmes, somaliennes, respectent moins la religion d’où l’intolérance des hommes à leur égard. Je donne à l’enfant quelques douceurs. Plusieurs femmes viennent m’entourer. Malgré leur statut de réfugiée, elles restent fières et leur beauté illumine la rue. Ici personne ne me sollicite ou ne m’agresse du regard ou du verbe. L’après-midi ne sera qu’une succession de sourires, hochements de têtes, invitations à humer, goûter, déguster.

De retour à la gare routière, je déchiffre les différentes directions pour repérer le minibus de Tawahi. Je m’installe près de deux femmes dont je ne vois que les yeux malicieux et finement maquillés. Après quelques minutes, elles m’adressent spontanément la parole. Ce sont de jeunes scientifiques. Dans les grandes villes, le nombre de filles à l’université est important. Là, elles côtoient les garçons et obtiennent souvent de meilleurs résultats qu’eux. Si mes compagnes sont à la recherche d’un premier emploi, difficile à trouver à Aden, les femmes étant toujours très peu représentées dans les postes décisionnels, la majorité des étudiantes n’ont pas d’ambition de carrière et ne travailleront pas. La très lente évolution des mentalités fait que même dans ce milieu, leur but premier reste le mariage, et pour trouver un bon parti, l’université est assez pratique. L’éducation reste pourtant le seul moyen de faire évoluer la situation des femmes, pour qu’elles connaissent leurs droits et puissent les revendiquer. Toutes deux m’envient de voyager et de découvrir le monde.

Pour obtenir notre clearance de sortie, je dois passer voir le capitaine de port d’Aden en personne dans sa tour de contrôle. Je m’y rends sous le cagnard de l’après-midi. J’arrive, enfin au troisième étage de la tour, épuisée. Les officiels présents observent l’ensemble des documents que je leur présente. Il me manque les passeports. J’essaie de parlementer. Les hommes restent impassibles et refusent de me délivrer le formulaire de sortie du pays. Je dois retourner à l’immigration, revenir ici puis regagner le bord. Ce manège ne m’enchante guère, pour dire le moins. Un homme se propose de m’emmener en voiture. Voilà qui est mieux. Au port, il décide de m’attendre pour m’épargner le retour à pied. Incroyable. A peine ai-je franchi le seuil du bureau de l’immigration que l’officier de garde me tend le téléphone. Que se passe-t-il ? Quelle démarche supplémentaire dois-je accomplir ? Je reconnais la voix du capitaine de port.  » Restez sur place, inutile de revenir, m’annonce-t-il, je vous amène moi-même votre formulaire « . Je n’en reviens pas. Dans l’attente, l’officier recherche une chaîne câblée en anglais afin que je patiente agréablement dans ce bungalow sombre et poussiéreux. A croire qu’ils se sont donnés le mot. Le capitaine apparaît dans l’encadrement de la porte, impeccable dans son bel uniforme blanc. S’ensuit une sympathique conversation avec ce si charmant capitaine de port, so gentleman. Cet échange chaleureux clôt deux jours passés au Yémen. Jamais, je n’aurais pu imaginer un accueil aussi extraordinaire. Quelle chaleur dans ces regards lumineux. Comment assimiler tant d’échanges intenses en si peu de temps ? Les émotions me submergent. Nous quittons le Yémen le lendemain, au petit matin. Au passage de la digue délimitant l’entrée du port, au niveau de la tour de contrôle, une escorte nous prend en charge et nous accompagne sur plus d’un mille en mer. J’appelle le capitaine du port à la VHF, le remercie pour sa gentillesse, sa compréhension et lui signale notre sortie du pays.