Tahiti – Remise en condition musclée
Les appros de quelques grandes semaines faits au Continent, nous sommes prêts à quitter Tahiti. La météo n’est pas pharamineuse avec une diffusion de BMS, bulletin indiquant la présence d’un coup de vent dans l’extrême sud de la zone, sur les Australes et les Gambier. Mais il faut bien profiter d’un peu de vent généré afin d’éviter de faire la route, soit les 170 milles, au moteur. Nous contournons le lagon de Tahiti par le Nord-Ouest afin de sortir par la passe principale de Papeete au Nord. Nous n’avons pris cette large passe qu’une seule fois, lors de notre arrivée l’an passé alors que de l’eau s’était introduite dans le réservoir de gazole nous contraignant à atterrir sous voile uniquement. L’autorisation de traverser la zone maritime située en bout de piste d’atterrissage nous est donné et rapidement nous voici en mer. Des moutons se dessinent à l’hotizon, bizarre… Un rapide coup d’oeil à la carte par acquis de conscience nous permet de confirmer qu’il ne s’agit pas d’une barrière de corail quelconque. Nous ne tarderons pas à savoir ce qu’ils indiquent.
A mesure que nous progresserons, nous nous dégagerons de Tahiti et le vent passera en moins d’un quart d’heure de 20 à 25 puis 30 noeuds, soit force 6-7. Naviguant au près, Francis s’active à la manoeuvre : prise du premier ris, puis du deuxième et enfin du troisième. A l’avant, ne sera déroulé qu’un torchon en guise de génois. C’est la première fois que je navigue sur Alfra avec si peu de toile. La mer est agitée à forte et la perche qui soutient l’éolienne subit de forts a-coups : nous les allégerons en plaçant un boot de renfort. Un encouragement cependant : nous faisons cap direct sur Rangi. L’énergie fournie par l’éolienne sous cette allure nous permettra de suppléer à l’ensemble des dépenses de la traversée et il s’avère inutile de mettre en place l’hydrogénérateur. Le bateau est douché péridiquement par les vagues qui nous prennent de travers. Bien pour un amarinage pour moi qui n’ait pas navigué depuis 1 an hormis les aller-retour Raiatea-Bora ou Raiatea-Huahine ou bien encore Tahiti-Moorea soit des parcours de moins de 20 milles à chaque fois ! Nous sommes, il faut bien l’avouer, un peu vaseux. Difficile de lire, impossible de cuisiner ou de tapoter à l’ordinateur. Enfin, nous devons garder à l’esprit que le passage Tonga-Nouvelle Zélande pourra être musclé : autant se remettre dans l’ambiance progressivement sur des petits parcours et de niveaux de vents mesurés.
Le vent mollira quelques heures après notre départ pour se stabiliser entre 20 et 25 noeuds. Malgré cela, nous conserverons notre voilure réduite afin d’arriver de jour le surlendemain. Le deuxième jour, Francis, peut être en manque, ressent une odeur de cuisine. Mais non, ce n’est pas moi qui me suis mise aux fourneaux. A 18 milles au Nord, l’odeur de Makatea lui est parvenue. Cette île, la seule des Tuamotu qui ne soit un atoll fut exploitée à grande échelle pour ses phosphates et fut jusqu’en 1962, date de l’arrêt des activités, l’île la plus peuplée de l’archipel avec plus de 3000 habitants pour seulement 30 km2. Reste 50 milles à parcourir avant de traverser le canal de 7 milles de large entre Tikehau et Rangi. Au petit matin, nous contournerons le nord-ouest de Rangi et déciderons d’emprunter la première des 2 passes naviguables qui se présente à nous, celle d’Avatoru. Chance, c’est la plus facile, car malgré nos maintes reflexions et études des diverses sources contradictoires à notre disposition concernant les heures de marée ou de zénith de la lune, nous ne parvenons pas à déterminer quelle est l’heure idéale pour rentrer dans ces atolls. Une fois à l’intérieur et après observation, cela devient heureusement plus évident. Nous voici donc à Rangi dans le plus grand atoll des Tuamotu, si grand qu’il pourrait contenir Tahiti. Sa superficie de 1640 km2 (80 km x 30 km) en fait d’ailleurs le deuxième atoll du monde et nous prévoyons une bonne dizaine de jours pour l’explorer.
Tuamotu – La cerise sur le gâteau
Si nous nous détournons par les Tuamotu avant de quitter la Polynésie, c’est avant tout pour profiter des plongées mythiques qu’offre l’archipel et notamment l’atoll de Rangiroa qui, paraît-il, se classe comme le 4ème spot de plongée au monde.
Mouillés devant le bel hôtel du Kia Ora Village avec ses inévitables fares sur pilotis, nous débarquons à la recherche d’un des 5 clubs de plongée installés sur l’atoll. Il est impensable d’effectuer seuls une plongée dans la passe où le courant peut atteindre, voire dépasser allègrement les 6 noeuds. Le club trouvé, le rendez-vous est pris pour le lendemain matin. Avant de rejoindre le bord, nous visualisons la cassette de la plongée filmée de l’après-midi ; la palanquée a eu la chance de plonger en compagnie de dauphins. Aurons-nous la même ?
Le gros dinghy du club fait cap vers la passe toute proche de Tiputa. Nous la traversons immédiatement du côté intérieur au lagon puis longeons la partie est de la passe en même temps que le village de Tiputa situé sur cette rive. Nous comprendrons vite le pourquoi de cette manoeuvre en observant le violent mascaret présent en son centre au sortir de la passe ; phénomème dû à une houle ou un vent de sens opposé au courant, genre bouillon de sorcière avec d’énormes vagues et tourbillons où il serait dangereux de s’aventurer au risque de s’y faire submerger ou retourner par une lame plus forte que les autres. Côté océan, nous poursuivons quelques minutes vers l’est. Nous enchaînerons la plongée dite de l' »Eolienne » puis celle du « Tombant » qui nous ramène à l’arrondi du chenal de la passe. Aussitôt à l’eau, c’est une abondance de faune qui nous entoure, en nombre tout à fait incomparable (5, 10 fois plus) avec ce que nous avons pu observer dans les îles de la Société : chirurgiens, cochers, chaetodons, balistes, perroquets, carangues, tortues, rougets, baracudas, thons, napoléons … puis raies léopard et enfin raies manta. Les requins, quant à eux, brillent par leur quasi-absence. La plongée riche et intéressante laisse Francis sur sa faim et d’ailleurs, moi qui m’enhardit un peu, aussi…
Nous repartons 2 heures plus tard pour une plongée sensation plus physique. Il s’agit cette fois de plonger du côté ouest de la passe et de remonter la passe, de l’océan vers la lagon, aidé par le courant rentrant. Rapidement immergés à 30 m, nous nous stabilisons sur un plateau rocheux, prenant appui sur celui-ci, afin que le courant déjà sensible à cet endroit ne nous fasse dériver et nous prive du spectacle présent. « La grotte aux requins » puisque c’est ainsi que se nomme cette plongée nous régale : une bonne dizaine de raira, des requins gris, tournoient au dessus de nos têtes, s’agitant fébrilement. En toute sécurité, à plat ventre sur notre plateau, nous sommes comme hypnotisés ; il est bien difficile de détacher nos yeux de ces sacrés bestioles ! Nous nous engageons cependant bientôt dans la passe et visitons chacune des cavités naturelles qu’elle présente. La force du courant à cet endroit me surprend et me déboussolle carrément ; c’est avec difficulté que je parviens à m’accrocher à l’entrée de chaque grotte. A la fin de ce dédale, nous nous lâchons dans le flot du courant et nous laissons aspirer par son incroyable force. Nous survolons littérallement la « Vallée » avant de nous engager dans le bon canyon qui mène à l' »Aquarium », terme de notre plongée.
A peine débrélés, une surprise de taille nous attend. Un mégaptère vient d’être aperçu, il y a quelques minutes à peine, rentrant dans le lagon. Nous partons immédiatement à sa recherche. Après 10 minutes infructueuses, mes yeux, sans doute plus habitués à scruter l’horizon, repèrent un brumissement grisâtre caractéristique à moins d’un demi-mille ; 5 longues minutes passent avant d’en repérer un nouveau. Nous approchons bientôt de notre baleine à bosse accompagnée de son baleineau. Pendant plus d’une heure, nous resterons à ses côtés, à distance raisonnable afin de ne pas trop l’importuner et aurons tout loisir d’observer sa queue si photogénique, son large dos, son aileron dorsal situé sur sa bosse ; créature de 15 mètres pour 60 tonnes et son petit né dans les eaux chaudes de Polynésie d’à peine 5 m nageant de concert. Quelle chance d’observer de si près ces 2 spécimens. Ils sont quelques centaines parmi les 10 000 individus qu’en compte l’espèce à hiverner en Polynésie avant de repartir vers l’Antarctique pour l’été austral.
Mopelia – Faux départ
Difficile de quitter la Polynésie Française quand aux joies de la navigation dans les atolls et lagons s’est ajouté le bonheur d’une année de vie à terre au rythme local, loin des tracas de la métropole. Alors, on prend notre temps : un crochet vers l’est aux Tuamotu, des au revoir aux copains à Huahine, Raiatea et Tahaa et de nouvelles escales prévues dans les îles les plus occidentales de l’archipel de la Société : Maupiti et Mopélia.
Ces îles ont des accès difficiles ; leur passe unique ne s’emprunte que sous certaines conditions favorables. Et nous voici, pour 2 jours en stand by à Bora à attendre que la houle forte de Sud-Ouest qui sévit et déferle sur la totalité de la passe de Maupiti se calme. Impressionnante, même par beau temps, cette passe avec ses beaux rouleaux bien formés sur sa moitié tribord. Bienheureux les patients, la découverte est belle : une île simple et authentique avec ses lagon et plages qui tiennent la dragée haute à Bora, sa voisine et une absence totale d’hôtels à bungalows sur pilotis, ceux là même que l’on finit par exécrer tant ils dénaturent de somptueux paysages.
Une île à taille humaine, dit Georges, jeune retraité originaire d’Oléron, installé ici depuis 2 ans avec sa femme, Claude, qui réalise les plus beaux colliers à oursin crayon du territoire ; lors de notre courte présence de 5 jours ici, nous en ferons 3 fois le tour à pied (12 km) avec des stops à la splendide plage de la pointe ouest, aux nombreux marae et au site des pétroglyphes de tortues. Privés des belles randos de l’île principale, qui depuis le cyclone qui a ravagé l’île en 98, sont impraticables sans une machette et accompagné d’un local, Georges et Claude nous emmeneront sur les motus ; chez Sepo et Lynda, au milieu de leur plantation de pastèques, nous nous régalerons d’eau et de crême de coco mais aussi de cerettes, griottes locales puis chez Janine, qui a installé une belle petite pension sur le motu où furent trouvés les plus anciens vestiges de Polynésie. Nous profiterons ainsi de nos diverses visites pour annoncer notre prochain départ pour Mopélia afin que la population prépare des vivres que nous acheminerons à la vingtaine de personnes vivant là-bas et dont le seul contact avec l’extérieur se résume à une radio BLU quand elle fonctionne.
Nous quitterons Maupiti avec une centaine de baguettes, du lait (pour un bébé) et des produits frais, régimes de bananes, payayes, urus, tomates, oignons, pommes de terre et autres diverses denrées et serons donc expressement attendus au village de Mopélia. L’étroite passe d’entrée, de tout juste 20 m de large, repérée et lentement parcourue sous l’effet d’un courant sortant de 6 noeuds, nous traverserons les 6 milles du lagon pour mouiller directement en face du village principal et bien protégés du fort maramu de sud-est.
Le soir même, en remerciement, nous sommes invités ainsi que l’ensemble des équipages des voiliers au mouillage à un festin : langoustes, crabe de cocotier, perroquets, carangues et tortue sont au menu. Nous nous régalons tandis que nos hôtes, Sophie et Calami, Frankie et Bernard et les habitants présents restent à l’écart de la table, chantant et jouant de la musique ; ils dineront de nos restes plus tard quand nous aurons regagner nos bords respectifs. Difficile à vivre et à accepter, mais la coutûme est ainsi et l’on ne peut y déroger. En à peine 15 jours ici, nous en apprendrons plus sur les us et vocabulaire tahitiens qu’en 15 mois passés dans l’ensemble du territoire. Suivront des plongées sur épaves au milieu des requins pointe noire ou blanche, des parties de pêches dans la passe à traquer les carangues (l’une d’entre elles se fera dévorer instantanément par un raira, un requin gris, sur la flêche qui venait de la transpercer), des promenades de nuit de plusieurs heures sur le platier à la recherche des langoustes, des journées dans la cocoteraie au coprah.
Nous partirons un matin pour Suvarov dans les Cook, ferons à peine 8 milles en mer dans des conditions de vent faible et reviendrons en fin d’après-midi, et ceci pour la première fois de notre voyage, à la case départ. Quitter Mopélia n’est décidemment pas chose facile. Nous le ferons pourtant quelques jours plus tard seulement, chargés par Sophie d’une mission que nous aurons tout honneur et plaisir à remplir. A mi-chemin entre Mopélia et la Nouvelle Zélande, nous mettrons à l’eau un petit pot de bébé dont nous aurons préalablement percé le couvercle. Le petit pot et son contenu, le pito (cordon ombilical) de Tetuanui, dernier né de la famille Taputu, plongeront ainsi le plus lentement possible vers les profondeurs. La coutume veut qu’ainsi exécutée, cette action confère à l’enfant et au futur adulte de meilleurs capacités de plongée.
Merci du fond du coeur, Sophie, Calami, Charles et Camille pour votre hospitalité et votre gentillesse ; nous n’oublierons pas les joyeux moments que nous avons partagés. Nous avons quitté la Polynésie il y a 10 jours mais rien ne dit que nous n’y revenions pas rapidement …
Cook – Records battus
Cette fois-ci, nous sommes bel et bien partis. Les 15 noeuds de vent établi nous permettent d’envisager un bon début de traversée et la passe de Mopélia à peine franchie sous voiles, nous lançons le spi qui n’est pas sorti de son sac depuis la transpac. Il nous propulse à une vitesse de 8-9 noeuds qui serait impeccable si nous ne subissions pas une houle croisée assez désagréable. Ce pacifique est vraiment inconfortable, même pas vent faible, et notre pilote automatique y perd souvent son latin. Le spi, une fois aéré, retourne rapidement dans son sac et place aux voiles en ciseaux, génois tangonné.
Vacation de vendredi 9 h avec Guerelec et Tania. Guerelec, parti la veille de notre petit paradis, n’a pas supporté l’inconfort de l’allure vers Suvarov et s’est détourné sur Aitutaki, dans les Cook du sud. Tania touche enfin du vent et ralentit, comme d’hab, pour aterrir de jour, demain à Suvarov.
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La première journée sera agitée mais avantageuse au loch, 140 milles, et nous ne nous plaindrons pas. Le vent a malheureusement une fâcheuse tendance à faiblir et nous lambinons, aujourd’hui, malgré les grains qui se succèdent sans nous apporter un surcroît de vent mais uniquement de la pluie.
Vacation de samedi 17 h. Tania est arrivé à Suvarov. Guerelec, à moins d’une centaine de milles de nous, subit un force 7-8 alors qu’Alfra n’a que 7-8 noeuds de vent. C’est trop injuste ! Le vent va forcir, c’est juste une question d’heures, patience …
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Vacation de dimanche 17 h : Guerelec est mouillé près du reef d’Aitutaki sous des rafales de 40 noeuds. Nous nous traînons toujours. Pendant la nuit, le vent sera même nul et nous allons dériver pendant 2 heures, un record dans le genre, avant que le capitaine ne craque et ne mette le moteur en route pour progresser sur notre route initiale et recharger les batteries.
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Vacation de lundi 9 h : Nous venons de toucher 15-20 noeuds de vent et 193 milles restent à parcourir. Si le vent se maintient, nous arriverons dans la journée de demain.
Super, le vent monte, monte ; la mer aussi, mais bien que forte à très forte maintenant, elle n’est pas impressionnante. Surfs fréquents à 12 noeuds, moyenne de 9 noeuds sur une heure, je tanne Francis pour qu’il réduise la toile. Nous avons encore tout dessus alors que le vent varie à chaque minute entre 20 et 35 noeuds. Un ultimatum est posé : si le vent dépasse les 35 noeuds, réduction immédiate. 2 minutes plus tard, les 38 noeuds sont atteints. Le génois est roulé et le moteur mis en route pour remonter au vent et prendre un ris. La grand voile arisée est à nouveau choquée à la limite des barres de flêches et nous ne déroulerons plus qu’un mouchoir en guise de génois car nous venons de repérer une déchirure au niveau de la bordure ; ce génois, dont nous avions déjà réparé la chute à Mopélia, commence à fatiguer franchement. Ainsi réduit, nous filons encore à une moyenne de 7,5 noeuds et battons notre record de vitesse avec un surf à 14,6 noeuds.
Francis, allongé à l’avant, supportant mal la chaleur, ouvre son panneau pour aérer un peu. Une heure s’est écoulée quand le pilote part en auloffée et vlan, c’est une baignoire que nous retrouvons dans le carré. Après l’asséchage des fonds, le temps étant relativement bon, sans grain à l’horizon, Francis va, cette fois-ci, prendre l’air dehors. Quelques dizaines de minutes plus tard, le pilote part en abattée, la grand voile insuffisamment choquée ne tarde pas à empanner et vlan, c’est un Francis sanguignolant que je retouve dans le cockpit. Heureusement, le nez n’est pas cassé (il mettra moins d’une semaine à cicatriser) et Francis de pester sur la retenue de bôme qui n’a rien retenu du tout. C’est dans ces moments là que l’achat de winchs supplémentaires se décident, un premier pour l’enrouleur de génois et un second pour la retenue de bôme !
…
Mardi 9 h : Nous avons parcouru 177 milles en une journée et l’arrivée à Suvarov, l’atoll du pote de Moitessier, est prévue dans moins de 2 heures. Dommage pourtant de s’arrêter déjà, à cette vitesse et dans ces conditions, on traverserait des océans !
Rose Island – Rose bonbon
La popularité de Suvarov va croissante. En cette saison, pendant l’hiver austral, de juin à septembre, il n’est pas rare de compter chaque jour plus d’une dizaine de bateaux dans ce petit mouillage des Cook, profond, infesté de requins où l’on y regarde à deux fois avant de se jeter à l’eau. Cette forte fréquentation ajoutée à de mauvaises conditions météo (la pluie incessante a drastiquement limité nos descentes à terre), il nous fut difficile, de nous imprégner de l’endroit et sans doute de l’apprécier à sa juste valeur. Question de feeling, dès le premier rayon de soleil, nous mettons les voiles et c’est sous une brise légère et agréable que nous faisons cap sur le royaume des Tonga.
Le vent nous a lâchement abandonné après 24 h de route. Nous patientons une journée avant de craquer et de mettre en route le moteur. Notre position nous situe à 100 milles d’un atoll inhabité des Samoa américaines, réserve marine d’à peine 2 milles sur 2 dont nous possédons une carte de détail ; ce sera notre prochaîne escale. Nous repérons la passe au Nord, simple trouée au milieu du platier. A ce premier contact visuel, le charme agit instantannément. En cette fin d’après-midi où déjà le soleil décline, les couleurs si largement mises en valeur sont fantastiques. Inutile de se demander pourquoi notre atoll s’appelle Rose Island.
La passe apparaît large, 40 m, et claire, la mer y est calme et sans houle, le courant sortant léger, nous nous engageons et progressons facilement. La carte indique une passe bien rectiligne, franche de tout récif et cependant nous apercevons une langue de corail, à tribord, juste à l’entrée dans le lagon. Elle empiète largement au milieu de la passe et ne laisse plus qu’un mince passage, heureusement suffisant pour Alfra. Moralité : rester prudent et toujours douter de l’exactitude des cartes de lieux non pratiqués par les cargos. Nous traversons le lagon et mouillons au sud de l’atoll devant l’île principale curieusement dépourvu de cocotiers. Rose, c’est aussi le nom de l’île, serait-elle une île à part ? Les sons qui nous parviennent trahissent déjà la présence de milliers d’oiseaux.
La plage de Rose se découvre avec la marée, c’est le moment de mettre pied à terre. Nous effectuons le tour de l’île en restant près du rivage. Toute intrusion plus profonde à l’intérieur est impossible, c’est le refuge de milliers d’oiseaux : bobbies à pattes rouges, frégates magnifiques, sternes. Nombreux tournoient au dessus de nos têtes sans discontinuer. Hormis quelques carcasses de langoustes, nous discernons sur le sable des traces, les poursuivons et parvenons aux inévitables trous creusés par des tortues. D’ailleurs, nous en avons déjà aperçu quelques spécimens nageant près du bateau. Dommage que nous ne soyons équipés de lampes suffisamment puissantes pour revenir de nuit observer le processus de ponte.
Chaque débarquement ici fera l’objet d’une nouvelle obsevation, d’un nouvel émerveillement. Chaque jour en appelera un suivant.
Le platier est si régulier qu’il serait potentiellement possible d’y faire le tour de l’atoll avec de l’eau aux chevilles si la durée de l’étale de marée basse le permettait. Nous foulons donc ce platier rose pale, couverts des feo discéminés, rochers aux angles vifs et déchiquetés. Tout près, des pointes noires nagent dans 50 cm d’eau. Côte au vent, les brisants s’engouffrent dans de larges canyons d’un rose soutenu. Des quantités d’oursins crayon violet (oursins dont les piquants ont la taille et la forme de crayons) sont encrastrés dans les failles exposées aux embruns. Près de la passe sous le vent, le platier présente d’innombrables bassins, chaudes piscines de quelques centimètres de profondeur, milliers de fontaines où nous ne manquons pas d’admirer des bénitiers, turquoise, bleu profond, vert, marron de façon plus précise qu’en snorkeling. Nous y observons aussi de petites murènes blanches tachetées et des centaines de jeunes poissons perroquets qui s’enfuient rapidement à notre approche.
Nous plongerons dans la passe. Rapidement après notre mise à l’eau, les requins du lieu pointeront leur museau, pointes noires, pointes blanches et gris puis s’écarteront pour nous laisser poursuivre notre descente de passe et contempler une flore riche et une grande quantité de poissons, dont des énormes perroquets et de grosses carangues qu’il serait sympa de flêcher.
Après un calme plat de 6 jours, le vent s’est subitement levé. Nous reprenons notre route interrompue et laissons cet endroit si préservé dont le naturel nous rappelle l’îlot Aves au large de la Guadeloupe ou bien encore Halfmoon Cay dans l’atoll de Lighthouse au Belize. A la magie de ces lieux vient s’ajouter, ici dans cet atoll inhabité plus qu’ailleurs encore, une parfaite serénité. Rose offre la beauté et la richesse d’un lagon auquel depuis et grâce à Mopélia, nous sommes devenus, tout à coup, si sensibles.
Longitude 180° – Un jour en avant, un jour en arrière
En mer, c’est bien connu, le temps court à une vitesse différente. La minute, l’heure ne sont plus vraiment des unités usuelles de temps. La semaine, et surtout le mois, qui rythme les saisons sont plus pertinents. Alors, ne nous demandez plus quels heure, date ou jour de la semaine nous sommes, nous sommes incapables de vous répondre. D’autant plus, qu’à l’ouest du Pacifique, aux alentours de la longitude 180°, il est bien difficile de conserver ses repères. Jugez plutôt.
En Polynésie, à 150°W, calés sur le fuseau horaire TU-10 (ou GMT-10), nous avions 11 (en hiver) ou 12 (en été) heures de retard par rapport à la métropole. La poursuite vers l’ouest de notre route augmente bien sûr ce décalage. Si aux Cook, le fuseau n’a pas encore évolué, aux Samoa, nous serons à TU-11. Surprise à notre arrivée au royaume du Tonga, pourtant situé à 175° W, si l’heure est identique à celle des Samoa, le jour a changé. De TU-11, nous sommes subitement passés à TU+13 ; le roi a tout bonnement décidé, il y a 2 ans, que son pays serait le premier à voir le 3ème millénaire et ce que le roi veut … Aussi, nous n’avons pas égrené les minutes du mercredi 17 octobre. Au cours de notre séjour, le premier lundi de novembre a marqué le passage à l’heure d’été, soit de TU+13 à TU+14. Et comme de TU+14 à TU-10, il n’y a qu’un pas ou 24 heures exactement, nous retrouvions notre heure polynésienne que pour des facilités d’intendance (heures de vacation radio, par exemple), nous n’avions pas changée à bord !
Pour continuer notre petite histoire à remonter le temps, à la sortie des eaux territoriales tonganes, nous vivrons 2 fois le lundi 12 novembre (attention à ceux qui, il est vrai, plus très nombreux, utiliseraient le sextant et oublieraient ce retour en arrière !) et au passage de la fameuse ligne, la longitude 180°, nous sauterons à nouveau un jour, le dimanche 18 novembre. Nous sommes donc à nouveau sur le fuseau TU+13, avons donc maintenant 12 heures d’avance par rapport à la France et ceci pour toute la saison cyclonique que nous passerons en Nouvelle-Zélande sous toute réserve d’un passage à l’heure d’hiver !
Les Tonga – Les Friendly Islands
Les « Friendly Islands » de Cook seront notre dernière escale pacifique de l’année 2001 avant la pause au pays des kiwis. Comparé à la Polynésie, le charme de ce royaume des Tonga n’opère pas immédiatement. Rien de spectaculaire au premier abord, mais bien des attraits que nous avons découverts au fil du mois passé dans quelques unes de ses 200 îles.
Les Tonga, à l’intersection des deux plaques tectoniques, indo-australienne et pacifique, sont une région sujette à de multiples modifications de terrain ce qui implique paradoxalement bien des dangers pour la navigation. Il faut absolument éviter les zones où seraient signalées des activités volcaniques : des bulles de gaz venant des profondeurs pourraient avoir un effet désastreux sur la flottabilité du bateau si elles venaient crever la surface à l’emplacement même du bateau. De même, les cartes marines doivent être mises périodiquement à jour : de nouveaux reefs, de taille variable, plusieurs mètres à quelques milles, apparaissent chaque année et il existe même une île qui joue au yoyo avec le niveau de l’eau : une année, je suis là, une année, je n’existe plus. Incroyable ! Même si au premier abord, tout cela apparaît dangereux, il suffit de naviguer sur une ligne Nord-Sud, pas loin du méridien 175°W, qui relie les différents groupes d’îles du royaume pour ne rencontrer aucun problème.
Le groupe des Vava’u, au Nord, est un splendide plan d’eau de navigation investi, bien sûr, par les agences de location de voiliers. Original, Mooring et Sunsail distribuent une carte des mouillages, numérotés de 1 à 40. Ces reposants mouillages jouxtant parfois un village offrent des plages sablonneuses, de très beaux snorkelings, des caves, des grottes et même de petits restos. Situés à quelques milles les uns des autres, c’est un régal de les relier à la voile et un bonheur sans égal quand en chemin, on y croise une ou plusieurs baleines, rencontre assez fréquente pendant l’hiver austral. Neiafu, le village principal situé au centre d’un labyrinthe fluvial, dans un majestueux fjord, trou à cyclone à l’occasion, est une escale accueillante et sympathique.
Le groupe des Ha’apai, surnommés les Happy Ha’apai, plus au sud propose une concentration d’îles coralliennes aux intéressants sites de plongée. Les lagons sont malheureusement inexistants et les mouillages, de ce fait, assez rouleurs.
Toujours plus au sud, Tongatapu et sa capitale Nuku’alofa offre un fabuleux marché. Nous n’en avions pas vu de si beau et si fourni depuis le Guatemala : tomates, ananas sucrés, aubergines, concombres, oignons, petits oignons, haricots verts, carottes, corossols, bananes, poivrons, noix de coco, salade, persil, basilic … à profusion ainsi que des quantités de racines et tubercules assez bizarres qui dépassent les 1 m de long. Ici, la vente est simple ; les produits s’échangent par tas de 1 panga (50 cents américains), inutile de demander et donc de marchander le prix.
La population, amicale, apparaît peu expansive voire résignée. Si le pays n’a pas connu de puissance colonisatrice, il semble que les missionnaires, eux, s’y soient arrêtés en nombre. Ici, une église pour 100 habitants. Très souvent neuve et bien construite, l’église dénote fortement, comparée aux habitations locales très rudimentaires autour desquelles courrent de nombreux cochons, gros ou petits. La plupart des tongans vivent dans des baraques en bois, les falés et dorment à même le sol sur des nattes végétales tissées localement à partir du pandanus. Les cimetières sont omni-présents, terrains vagues parsemés de tombes, simples tas de sable, fleuries et habillées de pièces de tissus. Hommes et femmes portent des jupes longues, avec bien souvent une surjupe décorative, plus courte, les épaules sont obligatoirement couvertes. Le dimanche, il est défendu de travailler, mais aussi de se baigner, respect de la religion ou loi émise par le roi, sévère pour un pays sous les tropiques qui baigne dans l’eau turquoise …
Nouvelle Zélande – Dans les eaux de tous les défis
Si la balade en terre kiwi nous a laissé sur notre faim, faute essentiellement de météo engageante, il n’en est rien pour la navigation. Après plus d’un trimestre passé au fin fond de la rivière de Whangarei, près de ses copains au chantier, Alfra a retrouvé les pleines eaux. Nous découvrons les côtes néo-zélandaises et ma foi, c’est un vrai régal.
La température de l’eau en ce mois d’avril, début de l’automne austral, est à son maximum, 21°C. Idéal pour une plongée aux îles Poor Knight, le meilleur site de Nouvelle-Zélande, situé sur la partie nord-est de l’île Nord, à une dizaine de milles de la côte. C’est de Tutukaka, que nous partons à bord du bateau d’un club de plongée local pour cette réserve naturelle. Première plongée agréable effectuée bien au chaud dans des combines 8 mm louées pour la circonstance, nous changons de site pour la seconde quand l’un des membres du club chargé de la remontée de l’ancre met maladroitement la main sur la chaîne, la fait surpatter et se coince les doigts entre la chaîne et le guindeau électrique. Impossible de démonter la manille retenant l’ancre à la chaîne, il faudra scier la chaîne pour libérer le malheureux, quitter les îles d’urgence et l’emmener à l’hopital le plus proche. L’accident n’est pas trop grave mais nous rappelle que la prudence n’est jamais de mise avec ces engins.
Nous abandonnons là nos envies de plongée et partons pour Great Barrier, une île, à 40 milles au large, renommée pour ses fjords situés dans une mer intérieure. L’endroit calme et préservé offre de nombreuses marches. L’une d’entre elles, l’ascension du Mont Hobson, en 6 heures, nous a été recommandée par plusieurs équipages. Nous apprendrons par la suite que ces derniers n’en ont fait que le tiers … Nous ne sommes pas surpris, ce fut dur pour nos jambes pourtant entraînées mais la découverte de barrages datant du début du siècle, le panorama au sommet et la traversée d’une gorge par un pont suspendu valaient la fatique supplémentaire. Une autre balade plus facile mais presque aussi longue nous mènera à des sources chaudes et nous ne raterons pas le bain réparateur à 40°C.
Une courte traversée sous voile vers le sud nous conduit à nouveau sur le continent, sur la péninsule du Coromandel, haut lieu de villégiature en été, désert à cette époque. Puis des sauts de puce nous rapprochent progressivement d’Auckland. Ponui, Waiheke, île touristique mais néammoins sympathique, Rangitoto, volcan tout juste émergé des eaux il y a 600 ans d’où le panarama sur le golfe d’Hauraki est imprenable, un jour de grand soleil, bien sûr. On comprend mieux pourquoi Auckland est surnommée « the city of sails » ; un nombre incalculable de baies sont autant de mouillages pour les sorties de week-end. A Auckland, nous ne résisterons pas à l’entrée dans « Viaduct Basin », port conçu par Peter Blake pour accueillir les teams de l’America Cup et situé en plein centre de la cité. Le temps de prendre une photo d’Alfra devant Sky Tower et nous sommes rapidement éjectés. Qu’importe, la vue de la ville éclairée de nuit du mouillage de Devenport juste en face est fabuleuse.
De retour vers le nord, nous suivons les évolutions des bateaux du défi qui s’entraînent deux par deux dans le golfe quand le vent n’excède pas les 25 noeuds. La coupe débute en décembre prochaîn et sont déjà sur à pied d’oeuvre les italiens, anglais, suédois et américains. Pour nous, l’étape finale en Nouvelle-Zélande sera la Baie des Iles ; nous y avions fait notre clearance à l’arrivée mais le temps maussade n’avait permis la visite de cette belle région. Espérons que le temps clément du moment se maintienne encore un peu …
