A vos huiles …
Le temps imparti dans le Sud Est Asiatique touche à sa fin : 4 mois pour Francis, 1 mois pour moi. C’est court pour approfondir ou avoir des relations privilégiées avec quelques familles de ces souriantes populations. Ce message ne vous livrera qu’un aperçu succint et scolaire, utile à ceux qui comme moi ignoraient tout de la région et pas beaucoup plus !
Singapour, l’aseptisée, est située pile sur l’équateur ; l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande, de part et d’autre, des latitudes 10°S à 10°N (longitudes 95° à 130° E). Climat tropical, chaleur torride sans un souffle d’air de septembre à décembre, 35°C comme température courante à l’intérieur du bateau en journée, forts orages. Il faut attendre patiemment la fin d’année et l’établissement de la mousson de Nord Est pour que l’atmosphère se rafraîchisse et qu’une petite brise se lève. Ce fut une ballade, pas forcément de santé, qui a donc mené Alfra d’Indonésie à la Thaïlande. 1500 milles que Francis a parcouru seul, dans des conditions difficiles de navigation et principalement au moteur : 1000 milles de Bali à Singapour et 500 autres le long des côtes ouest malaisiennes, dans le détroit de Malacca connu pour son traffic incessant de cargos, 500 par jour et ses soi-disant pirates et en mer d’Andaman pour rejoindre Phuket, la plus touristique des îles thaïlandaises.
Quelques données : 90 % des Indonésiens sont mulsulmans (exceptés les Balinais), 50 % des Malaisiens tandis que 95 % des Thaïlandais sont bouddhistes. Les superficie et population de la Thaïlande sont comparables à celles de la France, elles sont de moitié pour la Malaisie et 4 fois plus importantes pour l’Indonésie. Immense pays avec ses îles longues de Sumatra, Java, Florès, Timor, une partie de Bornéo (Kalimantan) et la Nouvelle Guinée auxquelles s’ajoutent les petites Bali, Lombok, Komodo, Rinca, Sumba et Sumbawa ainsi que les archipels des Célèbes (Sulawesi) et des Moluques.
Les cuisines locales m’ont régalée. Proposant essentiellement des légumes délicatement coupés, revenus, servis al dente avec riz ou pâtes et agrémentés à l’occasion de quelques morceaux de viande ou de poisson tout au plus. Enfin, une alimentation qui me convient parfaitement quand elle n’est pas trop épicée. Ne pas oublier de faire préciser à chaque fois. Mon plat préféré : le gado gado indonésien, petits légumes revenus et recouverts d’une onctueuse sauce cacahuète, un vrai délice à déguster avec un rafraîchissant coktail de fruits exotiques. Les adeptes ou non de réflexologie goûteront au massage du pied dès la Malaisie et poursuiveront en Thaïlande. A moins qu’ils n’y testent le vrai massage thaï. Un peu brutal, ils opteront peut être pour un doux et relaxant « oil massage ». C’est si agréable qu’il sera difficile ensuite de s’en passer. Un conseil : n’attendez pas votre futur séjour en Thaïlande, sortez vos huiles …
Mille milliards de sabords !
Nous mouillons au lever du jour à Samba sur l’île de We. D’après Jimmy Cornell et ses « Routes de grande croisière », la bible à laquelle nous nous référons à chaque traversée, une pause ici est acceptée sans difficulté. Nous recevons rapidement la visite d’un jeune militaire tout sourire et balbutiant quelques mots d’anglais : nous devons partir. Quelque temps plus tard, le staff habituel, custom, immigration, quarantine, service du port arrive à son tour et sans plus attendre monte à bord. Nous leur contons nos mésaventures. Nous désirons nous reposer et faire sécher vêtements, draps, serviettes, coussins qui encombrent, comme il peuvent le constater, pont et filières. Les autorités sont sympathiques mais restent néanmoins très fermes. La zone nord de Sumatra est interdite pour cause de terrorisme indonésien : ils ne nous autoriseront pas à passer la nuit ici. Je renseigne les sempiternels formulaires alors qu’il est maintenant certain que nous resterons tout au plus quelques heures. Pour le comble, alors que le soleil est d’ordinaire de plomb et la chaleur accablante, nous profitons exceptionnellement ce matin d’un crachin breton en continu.
Il est 23 h, la veille au soir. De premier quart, Francis vient de passer dans le carré pour s’allonger dans la cabine avant quelques minutes. Je m’éveille doucement et me lève. Rapidement, je ressens des secousses, le bateau bouge de façon anormale. Est-ce une nouvelle fois une zone de turbulences, espèce de mascaret au milieu de l’océan, qui nous secoue en tout sens ? Je n’ai pas le temps de m’interroger plus avant que le bateau paraît franchement dévié de sa route. Une déferlante s’engouffre par le panneau avant et n’en finit pas d’envahir l’avant et le carré. Trempée de la tête aux pieds, je me précipite dans le cockpit pour voir à quelques mètres l’arrière d’un cargo et son chateau à milles feux s’éloigner par notre travers babord. Nous sommes vivants, la coque est indemne, le mât toujours debout. Je n’éprouve ni peur, ni colère. Trop tard pour l’un, déplacé pour l’autre, il aurait très bien pu m’arriver la même chose. Que s’est-il donc passé ? Nuit claire, Francis avait, semble-t’il, facilement identifié les cargos à la ronde, tous avaient une trajectoire parallèle. Alors, un navire a-t’il dévié sa route, notre pilote automatique a-t’il eu une absence ? Peu importe. Après notre brève escale indonnésienne et un état des lieux exhaustif, nous sommes à même d’imaginer un scénario.
Nous naviguions tribord amure, voile en ciseaux, avec quelques tours d’enrouleur dans le génois et une retenue de bôme du taquet avant jusqu’en bout de bôme. L’étai du bateau a touché le cargo (traces verticales de peinture bleue sur 3 m du génois au niveau de l’enroulement) et le balcon (très légèrement plié avec des traces de peinture verte, cette fois !). La coque du cargo a ensuite suivi la retenue (toujours des traces de peinture) jusqu’en bout de bôme (traces de peinture également), a appliqué une tension sur les filières et fait jouer les 2 chandeliers de l’avant (légèrement pliés). Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est tout, le bateau a du rebondir vers l’extérieur, aidé dans son mouvement par la vague du cargo et la partie fragile et exposée du portique arrière supportant les panneaux solaires n’a subi aucun dommage. L’inexplicable : un échelon de mât (tordu) ainsi qu’une lampe (fêlée) situés entre les 2 barres de flêche. Sinon, dans la bagarre, les feux de tête de mât clipsés ont disparu mais la girouette est toujours là. Alors, le cargo a-t’il changé sa route pensant qu’il avait largement le temps de passer devant nous en sous estimant notre vitesse alors de 8 noeuds au moment de l’impact ? Possible.
Il est temps de prendre les mesures qui s’imposent. Francis propose de changer les quarts, nous en ferons désormais 4 de 3 heures chacun afin d’être plus vigilant et non 2. J’aimerais que nous changions le waypoint situé à 10 milles du sud de Sri Lanka pour une route parallèle à 10 milles au sud de l’actuelle et s’éloigner, peut être, de la route principale des cargos. Refusé, motif : ça rallonge (de 10 à 20 milles sur un total sur 1600), c’est vraiment le bout du monde ! J’ai bien pensé le faire à l’insu de mon « capitaine » mais je doute qu’il ait apprécié le style électronique de la manoeuvre. Qu’à cela ne tienne, maintenant et quand je le jugerai nécessaire, j’allumerai le radar malgrè son interdiction et il ne me dira rien. Mutinée pas encore complètement, tout juste mutine et tenant à une certaine forme de vie !
Fabuleuse rencontre, cette fois …
J’aurais pu apprendre la recette de la pâte de curry avec Hava, fumer le narghilé avec Waheedha et Aimina, ou simplement jouer au volley avec Fazeena, Razeena, Azra, Riufa, Riznaa, Nasifa, Safia ou Saida, mais le capitaine a décidé de partir après une semaine passée aux Maldives. Il n’y a pas de vent, ni même la moindre brise annoncée aux prévisions à 48 h ; qu’à cela ne tienne, on fera du moteur. Comme les temps changent ….
Etonnamment, la première journée se fait à la voile à une vitesse plus qu’honorable de 5 noeuds. Le doux cliquetis de la ligne de pêche s’est fait entendre mais la prise, trop grosse, a emmené le leurre. Dommage mais pas de regrets : nous venons de faire une cure de perroquets que Francis a brillamment fléchés au reef et nous attend dans le frigo une belle pièce de thon que nous ont spontanément donnée des pêcheurs maldiviens. Le lendemain est animé par la sympathique visite d’un important groupe de dauphins petits et vigoureux. Ils ont pirouetté à tout va près d’Alfra sans se lasser de longues minutes. Génial ! Nous croisons bientôt de plus nombreux cargos à 250 milles de notre point de départ, exactement à la croisée de notre route avec une ligne partant d’un point fictif situé à 30 milles au nord de Socotra et joignant un autre à 30 milles au sud de Sri Lanka. Puis progressivement le vent refuse, cap vers le Kenya, à moins que ce soit la Tanzanie ; nous virons, direction l’Inde ce qui n’est guère mieux. Début février, la mousson de nord-est devrait être correctement établie depuis 2 mois déjà et nous pousser gentiment vers notre destination; mais non, le vent est dans le nez, plein secteur nord-ouest. Durant une journée, nous n’approcherons pas de notre destination finale : enrageant mais pas dramatique, au cas où le vent passe doucement nord, 60 milles dans cette direction seraient d’ores et déjà engrangés. Le courant, supposé rentrant dans la Mer Rouge et donc favorable, reste désespéremment contre et ralentit notre pénible progression de plus d’un demi-noeud constamment. Finalement, le vent tourne et reprend sa direction normale pour la saison mais des grains l’accompagnent et rapidement, la mer devient hachée, loin d’être confortable. La cabine avant beaucoup trop remuante, Francis l’abandonne et s’installe temporairement dans le cockpit. 2 jours de ce traitement et nous voilà, franchement fatigués. Devant nous, Marita Shan a trouvé du gasoil dans son huile et Remco, le hollandais, passe sa journée a bricolé son moteur. Derrière, Julie, la cannadienne de Free Radical essore duvets et couvertures, l’eau, sous la violence des vagues, a réussi à s’infiltrer par le cablage du guindeau jusqu’au coffre situé sous sa bannette avant. Seul le couple américain de Tehani-Li tout juste marié prolonge sa lune de miel. Comme quoi, ce n’est pas galère pour tout le monde !
Enfin, soleil et petit temps réapparaissent. 5 jours après notre départ d’Uligan, la moitié des 1250 milles jusqu’au sultanat d’Oman n’est toujours pas atteint. Nous apercevons un bateau. Il ne dévie pas sa route et ne se lance pas à notre poursuite. Tant mieux, dans ces parages, il vaut mieux rester sur ses gardes. Ne dirait-on pas que la chance revient ! Exactement, ne vois-tu pas un globicéphale, là tout près. Oh oui, et un second, et deux autres là-bas. Enormes et tout noirs. L’excitation à bord dans ce genre de situation monte très, très vite. A mieux les examiner, nous ne retrouvons pas le front bulbeux et connu des globi, le guide indiquerait plutôt des pseudorques d’une taille moyenne de 6 m. Le troupeau d’une centaine d’individus arrive de tribord, plonge sous le bateau et nous dépasse sur notre babord, le groupe tout aussi fourni de grands dauphins qui l’accompagnent vient jouer à l’étrave. Fantastique spectacle dont on ne se lasse jamais ! Nous arriverons à bon port à Salalah au terme d’une lente traversée de 10 jours, les 200 derniers milles effectués au moteur, 3 noeuds de courant contre et une tempête de sable pour couronner l’arrivée mais seule restera dans nos souvenirs l’image à la fois sereine et joyeuse de ces mammifères croisant somptueusement notre sillage dans cette mer d’Arabie.
